III. Bucarest, aspect de la ville. Les mines de sel de Slanic. Les sources de pétrole de Doftana. Sinaïa, promenade dans la forêt. Busteni et le domaine de la Couronne.

L'entrée à Bucarest est une déception pour l'étranger. De la gare au centre de la ville, on traverse des rues dignes des villages les plus primitifs, des rues bordées de masures en ruine et de boutiques infectes, où les trottoirs disparaissent sous des monceaux de fruits et de légumes. Mais l'impression se modifie bientôt. À ces faubourgs malpropres succèdent de superbes artères, où des édifices luxueux rappellent ceux des plus grandes villes d'Europe.

Les Roumains sont très fiers de leur capitale, et vantent volontiers le confort qu'on y trouve. Ils comparent, avec un visible amour-propre national, leurs voies publiques, admirablement pavées, aux abominables rues de Belgrade, où, après un quart d'heure de voiture, on a les reins brisés. Aussi se plaisent-ils à appeler Bucarest le Paris de l'Orient. Déjà en 1884, M. de Blowitz, revenant d'une promenade en Orient, disait: «Je ne crois pas qu'il existe au monde une ville qui représente aussi fidèlement que Bucarest le pays dont elle est la capitale.... La ville de Bucarest, à cette heure, c'est l'image vivante et curieuse de la Roumanie. Elle se dégage de son incohérence d'hier, et aspire aux splendeurs de demain. Le haillon se teint en pourpre, l'ambition va grandissante: c'est la capitale naissante d'un royaume qui naît.»

Avec non moins de vérité, Carmen Sylva, la reine de Roumanie, disait en 1892: «Le Bucarest oriental et pittoresque, le Bucarest aux petites maisons enfouies dans la verdure, où l'on disait: la maison de Monsieur un tel ou de Madame une telle (en nommant ces gens par leur nom de guerre), disparaît pour faire place à une ville comme toutes les autres. Il ne paraît oriental qu'à ceux (p. 398) qui viennent de l'Occident. Ceux qui viennent de l'Asie, traversent le Danube avec un soupir de satisfaction.—Ah! disent-ils, nous voici en Europe.»

Encore aujourd'hui Bucarest nous apparaît avec tout l'orgueil, toute l'ambition de l'affranchi d'hier, qui cherche, par son luxe nouveau, à faire oublier son trop récent état de servage. De là, ces contrastes frappants auxquels on se heurte à chaque pas dans la cité: ici des maisons basses, vrais taudis de bohémiens, d'où s'échappent des gens à peine vêtus; là des palais somptueux, comme ceux de la Caisse d'épargne et de l'Hôtel des Postes, des cafés richement décorés, où s'étale toute la haute société roumaine. D'un côté, des boutiques de ferblanterie, comme celles de la rue de Leipzig, où les détaillants exhibent toutes leurs marchandises sur les trottoirs; de l'autre côté, des magasins luxueux, du goût le plus moderne, pouvant rivaliser avec les plus beaux magasins de Paris.

Les différentes classes de la société présentent la même antithèse. D'une part, la caste inférieure, qui n'a pu encore se dépouiller de l'allure craintive et timide que lui a laissée son long esclavage; et d'autre part, la classe riche qui, voulant tout d'un coup s'élever au niveau de la civilisation moderne, s'inspire des mœurs et de la littérature étrangères, et qui, à cause de cela, n'a aucune physionomie propre. Dès qu'on est au centre de la ville, on ressent cette impression du plagiat de Paris, Paris l'idéal, copié dans ses monuments, dans ses magasins et même dans l'allure de ses habitants. Mais si les plus beaux édifices publics sont bâtis en style parisien, les maisons particulières ne sont malheureusement pas toujours construites dans le goût le plus pur. La fortune privée est peu importante, et pourtant chacun veut créer du monumental. De là, ces vieilles constructions tout habillées de plâtre neuf, à grand relief, qui s'effritent aux premières rigueurs de l'hiver, et qui sont en perpétuelle réparation.

De par sa situation au milieu d'une grande plaine largement ouverte au nord-est, Bucarest a tous les inconvénients du climat sibérien. L'hiver y est si long et si dur qu'on n'y circule qu'en traîneau pendant trois mois. En été, le thermomètre monte parfois jusqu'à 40 degrés, et les températures extrêmes peuvent présenter des écarts de 70 degrés. Aussi les beaux arbres sont-ils fort rares: ceux du Nord ne résistent pas aux chaleurs torrides de l'été, et ceux du midi et de l'Orient succombent sous les froids rigoureux de l'hiver.

Les voitures publiques, très nombreuses, sont légères, commodes, toujours attelées de deux chevaux fringants, russes ou moldaves, et conduites par des cochers à longue robe de velours serrée à la taille par une ceinture de couleur, et la tête couverte d'une casquette plate. Les voitures les plus propres, les chevaux les plus vifs appartiennent à des cochers russes de la secte des «lipovanes», secte religieuse qui pratique le malthusianisme le plus barbare. Ces cochers, vulgairement appelés à Bucarest «castrati», se reconnaissent à ce signe caractéristique que tous s'épilent la figure, tandis que les cochers roumains non affiliés se contentent de se raser la moustache. Ils sont bons, honnêtes, fort habiles, et bien qu'ils aient des tarifs plus élevés que les cochers roumains, ils sont très recherchés.

Bucarest n'a qu'une population de 250 000 habitants, et cependant sa superficie est égale à celle de Vienne: 30 kilomètres carrés. Aussi, lorsque de l'une ou de l'autre colline, on jette un regard sur la ville, on est frappé du grand nombre de jardins et de terrains vagues que l'on y aperçoit. Les constructions, les rues, les places publiques, n'occupent que le quart de son étendue. Aux extrémités de la ville, se trouvent disséminés de misérables faubourgs; la ville proprement dite s'étend dans le voisinage de la Dimbovitza. Sur la rive gauche, se concentrent les ministères, les palais, le quartier commerçant; sur la rive droite, se groupent des monuments religieux et des établissements de bienfaisance.