II. Le monastère d'Horezu. Excursion à Bistritza. Romnicu et le défilé de la Tour Rouge. De Curtea de Arges à Campolung. Défilé de Dimboviciora.

À 65 kilomètres de Targu Jiul se trouve le monastère d'Horezu, tout près de la petite ville du même nom. Comme la route est assez fatigante, on a attelé à notre petite voiture habituelle, quatre chevaux, tous de front. Nous suivons une direction tout opposée à celle de Tismana; mais, comme hier, nous côtoyons le haut massif des Carpathes, et nous coupons transversalement une infinité de vallées qui descendent de la grande chaîne principale pour aller se perdre dans la puzsta Roumaine. Les vallées mêmes n'offrent guère d'aperçus remarquables, mais à chaque col nous découvrons des horizons immenses, empreints d'une poétique mélancolie. Tour à tour, nous dépassons de superbes forêts de chênes atteignant des hauteurs colossales, et de ravissants bois de bouleaux aux troncs d'argent et au feuillage frémissant. Nous faisons halte, tantôt sous un bosquet bien ombragé, où s'abrite un de ces puits à levier dont le bras unique se dresse vers le ciel, et où nos pauvres chevaux boivent à longs traits une eau pure et cristalline, tantôt à une modeste auberge de village, où nous pénétrons pour nous dégourdir un peu et aussi pour nous donner une idée de ces intérieurs villageois. Et tandis que, dans la salle commune, notre cocher prend sa petite bouteille de tzuica, liqueur de prunes, que les Roumains qualifient d'apéritif, l'hôte nous introduit dans la salle du fond, la salle d'honneur. Nous y trouvons comme meuble principal un grand lit-divan, scellé dans le plancher. Il est recouvert d'un beau tapis à rayures et de coussins ornés de broderies et d'initiales rouges et blanches. Aux murailles sont accrochées des chromolithographies alternant avec de gros nœuds de toile blanche, toujours brodés de la même façon et portant des initiales et des dates. Il n'y a dans toute la maison ni armoire ni commode. Elles sont remplacées par des coffres en bois de forme allongée, à la (p. 386) mode turque et serbe, dans lesquels on entasse pêle-mêle bijoux, souliers, vaisselle, toute la richesse. La salle du milieu est occupée par la famille. On y voit les métiers à tisser, des divans-lits, des poteries de toutes les formes, de très primitifs ustensiles de cuisine et un long baquet, creusé en forme de barque dans un tronc d'arbre. Ce baquet, qu'on retrouve dans toutes les maisons, s'emploie aux usages les plus divers. C'est le berceau portatif des enfants, le cuveau à laver des mamans et le bac à fourrage des bestiaux.

En général, durant la belle saison, les Roumains font la cuisine en plein air. Le soir, des familles entières se groupent près d'un brasier sur lequel bout la mamaliga, et à la nuit tombante la lueur rougeâtre du foyer, éclairant tous ces spectres blancs qui se meuvent alentour, donne au paysage un aspect effrayant et sinistre.

L'hôte, après nous avoir fait les honneurs de sa maison, nous présente son meilleur vin, qui, par parenthèse, n'était pas buvable; puis il nous mène à la cour de son établissement, où se dresse une roue-balançoire, la Grande Roue de l'Exposition de Paris, dans sa plus simple et sa plus rustique expression. Ces roues se rencontrent assez fréquemment, aussi bien en Moldavie qu'en Valachie.

Les villages que nous traversons—les rares villages devrait-on dire, car le pays est peu habité—se ressemblent tous. Ce sont toujours les mêmes fermes aux toits recouverts de planchettes de bouleau et devant lesquelles circulent des porcs de toutes les couleurs, munis d'une cangue triangulaire, ainsi que des groupes d'oies et de canards, entremêlés d'enfants nus. De l'intérieur de ces fermes, s'élancent de grands chiens qui aboient à la voiture et nous poursuivent, jusqu'à ce que le cocher, d'un bon coup de fouet, les rappelle à la bienséance.

Les églises de village, uniformément les mêmes, sont de style néo-byzantin et frappent de loin l'attention par leurs coupoles métalliques et leurs hauts tambours octogones, percés de larges baies cintrées.

Beaucoup d'entre elles sont décorées à l'extérieur de grandes fresques, qui leur donnent un cachet tout particulier. Les cimetières, généralement isolés au milieu des campagnes, sont plantés de lourdes croix byzantines peintes et décorées d'images pieuses sur fond or. Le long des routes se dressent aussi des croix sans origine funèbre, des croix élevées, comme dans beaucoup de pays montagneux, par la simple piété des fidèles. C'est ainsi qu'on voit fréquemment une croix plantée à côté d'une source, où même d'un puits isolé.

À midi, nous faisons halte à Podovraj, localité fort agréable, centre de plusieurs excursions intéressantes. Nous y trouvons plusieurs familles roumaines en villégiature.

Les Roumains ont adopté un genre de villégiature aussi simple qu'économique. Ils ne possèdent guère comme séjour d'été que Sinaïa, résidence royale où se réunit l'élite de la société, quelques stations balnéaires, telles que Slanic en Moldavie et Calimanesti, quelques grosses bourgades, situées au milieu des montagnes, comme Campolung, Ocna, etc. Aussi les familles dont les ressources sont restreintes, et qui doivent fuir la chaleur torride de la plaine, se rendent-elles de préférence dans des villages. Là, elles font accord avec l'un ou l'autre Tzigane, qui leur cède toute son habitation pour un ou deux mois. C'est dans ces logements primitifs qu'elles s'installent et passent leurs vacances, vivant au milieu des bois et de la nature sauvage des Carpathes, heureuses si elles habitent à proximité d'une auberge qui puisse leur fournir la nourriture. Pendant ce temps, le Tzigane campe où il peut. Il n'est, du reste, pas exigeant sous le rapport du gîte.